Helene Gay Curiosites
Helene Gay   Curiosites

Démarche artistique

     "L'odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux"...

     Une citation d'Eschyle, devenue le titre d'un recueil de conversations avec Francis Bacon. 

     Cette fulgurante formulation trouve un véritable écho dans mon travail. Dans l'apparition de ces élégants fantômes blancs - une fois dépassées les visions de marionnettes sanglantes révélées au cours de leur préparation - il y a notre propre défaite, immobile et irrémédiable,  qui nous regarde. Voilà bien ce que nous sommes - du moins serons -, ces présences obstinément souriantes, elles apparues parce que nous, disparus.

     "Il n'y a pas d'image du corps sans un imaginaire de son ouverture" (Georges Didi-Hubermann, dans "Ouvrir Vénus" - Gallimard 1999)

     Fascination macabre, diront certains, curiosité malsaine... ou juste regard admiratif et lucide; j'ai toujours été attirée par l'iconographie scientique, et plus particulièrement anatomique. Collections d'ossements et de crânes, d'objets anatomiques anciens, d'animaux momifiés naturellement, m'accompagnent au quotidien, comme un écho finalement apaisant à ma conscience permanente de ma propre mortalité. Et mon travail plastique est le reflet de cette pensée incessante...

     J'appartiens à une époque où les artistes s'interrogent particulièrement sur la représentation de l'horreur et sur le rapport que nos sociétés occidentales entretiennent avec la mort. Les historiens, les anthropologues, sociologues et thanatologues s'accordent pour dire que, depuis le XIXème siècle, la mort ne cesse d'être davantage dissimulée, refoulée, jusqu'à devenir le "principal interdit du monde moderne" (Philippe Ariès).

     Est-ce cet interdit qu'il m'intéresse de transgresser dans mon travail, ou la tentative de représenter le pire, l'impensable? Il y a certainement une volonté de sublimer ce pire, de créer de la beauté avec l'horreur. 

     Mon travail d'aujourd'hui est le prolongement de la recherche que je mène depuis 1989. Il est toujours question de mémoire, de palimpsestes et de traces à travers les ossements (tant les structures internes qu'externes), témoignages ultimes abandonnés par les vivants.

     Il me faut rendre à la gravure son rôle paradoxalement originel dans ma démarche. La pratique de cette technique, découverte auprès de Dominique Allard à l'École des Beaux-Arts d'Angers, au-delà de son caractère graphique, m'a ouvert le vaste champ du volume, par le principe du gauffrage du papier, que je souhaitais toujours plus marqué. J'ai finalement transposé ces marques, ces épaisseurs, dans le domaine de la peinture, délaissant la couleur au profit des teintes subtiles des papiers anciens, où apparaissent de vieilles écritures ou des esquisses (à l'encre ou au crayon gras), elles-mêmes recouvertes par endroit de lettrages en volume... Puis, les travaux "à plat" ont fait place à ces étranges globes ou boîtes, où le volume est constitutif de l'ouvrage, élaboré autour des crânes ou des structures de squelettes recomposées. 

     Ma démarche s'inscrit dans une vieille tradition d'un dialogue entre anatomistes, médecins et artistes. Et sans doute suis-je l'héritière de l'imagerie des Muséums d'Histoire Naturelle - ou les Musées des Écoles de Médecine - que j'aime tant fréquenter. J'y trouve en effet un véritable plaisir artistique à regarder ces accumulations d'études anatomiques, de bocaux aux étiquetages multiples, souvent mystérieux pour le novice. C'est ce que je tente de retrouver dans mon travail, à travers l'exploration des variations infinies d'une même structure osseuse ou calcaire, ces inscriptions qui ne sont pas vraiment faites pour être lues (elles sont souvent à l'envers) et s'effacent, comme usées par le temps. 

     Je reconnais aussi l'influence de l'imagerie des technologies nouvelles: le maniement des ordinateurs, au quotidien, pour le traitement d'images ou de textes, rejoint étrangement les palimpsestes des manuscrits ou livres anciens, dans les superpositions, les transparences et le croisement des écrits et des images. 

 

     Travaillant sur cet ultime tabou de notre monde contemporain, je m'émerveille sans cesse, qu'au-delà des chairs et des viscères, il y ait cette structure si pure... si constante; par-delà les spécificités de chaque espèce, cette structure nous rassemble tous, par sa matière, son schéma et dans ce partage du même sort promis: nous disparaîtrons de la surface de la terre, ne laissant qu'une trace bien légère, quelques cendres ou quelques ossements blanchis...

     Quel est ce monde qui occulte et nie cette dimension fondamentale de nos existences? Quel est ce monde humain aveuglé, qui se joue de la mortalité des animaux et de la nature, ne se sentant aucunement concerné? Quel est ce monde qui broie le vivant qui n'est pas lui, omettant obstinément qu'il en fait partie? 

     "Un jour nous serons humains" est le titre du texte magnifique d'un jeune auteur dramatique contemporain, David Léon. Oui... un jour, peut-être? Comment, mais comment pourrons-nous justifier, ce possible jour,  notre attitude?

     Aujourd'hui, dans mon travail apparaît le métal, écho de cette folle suprématie de l'homme sur la nature et le monde qui l'entoure... Ce métal lourd, souvent rustre et abîmé, parfois violent, associé à la blancheur et la nudité des ossements, comme une trace irréversible de cet autre désastre en cours. 

     Mon travail plastique est le reflet de mon désarroi d"humaine, car les mots ne peuvent plus suffire. Ne me reste qu'à créer de "Beaux-Restes", de beaux fantômes qui se doivent de nous hanter dans notre incurie et notre irresponsabilité. Je tente de me soustraire provisoirement à l'affolement devant ces catastrophes, en les capturant dans le temps indéfini des regards... 

Hélène Gay - 2021

Cette fulgurante formulation trouve un écho dans mon travail. Dans l’apparition de ces élégants fantômes blancs - une fois dépassées les visions de marionnettes sanglantes révélées au cours de leur préparation -  il y a notre propre défaite, immobile et irrémédiable qui nous regarde. Voilà bien ce que nous sommes - du moins serons -, ces présences obstinément souriantes, elles apparues parce que nous, disparus.

 

« Il n’y a pas d’image du corps sans un imaginaire de son ouverture »  (Georges Didi-Huberman, dans OUVRIR VÉNUS - Gallimard 1999)

    Fascination macabre, diront certains, curiosité malsaine ou juste regard admiratif et lucide, j’ai toujours été attirée par l’iconographie scientifique, et plus particulièrement anatomique. Collections d’ossements et de crânes, d’objets anatomiques anciens, d’    animaux momifiés naturellement, m’accompagnent au quotidien, comme un écho finalement apaisant à ma conscience permanente de ma propre mortalité. Et mon travail plastique est le reflet de cette pensée incessante…

    J’appartiens à une époque où les artistes s’interrogent particulièrement sur la représentation de l’horreur et sur le rapport que nos sociétés occidentales entretiennent avec la mort. Les historiens, anthropologues, sociologues et thanatologues s’accordent pour dire que, depuis le XIXème siècle, la mort ne cesse d’être davantage dissimulée, refoulée, jusqu’à devenir le « principal interdit du monde moderne » (Philippe Ariès).

    Est-ce cet interdit qu’il m’intéresse de transgresser dans mon travail, ou la tentative de représenter le pire, l’impensable? Il y a certainement une volonté de sublimer ce pire, de créer de la beauté avec l’horreur.

    Mon travail d’aujourd’hui est le prolongement de la recherche que je mène depuis 1989. Il est toujours question de mémoire, de palimpsestes et de traces à travers les ossements (tant les structures internes qu’externes), témoignages ultimes abandonnés par les vivants.

    Il me faut rendre à la gravure son rôle originel et paradoxal dans ma démarche. La pratique de cette technique, découverte auprès de Dominique Allard à l’École des Beaux-Arts d’Angers, au-delà de son caractère graphique, m’a ouvert le vaste champ du volume, par le principe du gaufrage du papier, que je souhaitais toujours plus marqué. J’ai finalement transposé ces marques, ces épaisseurs, dans le domaine de la peinture, délaissant la couleur au profit des teintes subtiles des papiers anciens, où apparaissent de vieilles écritures ou des esquisses (à l’encre ou au crayon gras), elles-mêmes recouvertes par endroit de lettrage en volume… Puis les travaux « à plat » ont fait place à ces étranges globes ou boîtes, où le volume est constitutif de l’ouvrage, élaboré autour des crânes ou des structures de squelettes recomposés.

    Je m’aperçois que ma démarche s’inscrit dans une vieille tradition d’un dialogue entre anatomistes, médecins et artistes. Et sans doute suis-je l’héritière de l’imagerie des Muséums d’Histoire Naturelle - ou des Musées des Écoles de Médecine - que j’aime fréquenter. J’y trouve en effet un véritable plaisir artistique à regarder ces accumulations d’études anatomiques, de bocaux aux étiquetages multiples, souvent mystérieux pour le novice. C’est ce que je tente de retrouver dans mon travail, à travers l’exploration des variations infinies d’une même structure osseuse ou calcaire, ces inscriptions qui ne sont pas vraiment faites pour être lues (elles sont souvent à l’envers) et s’effacent, comme usées par le temps.

    Je reconnais aussi l’influence de l’imagerie des technologies nouvelles: le maniement des ordinateurs, au quotidien, pour le traitement d’images ou de textes, rejoint étrangement les palimpsestes des manuscrits ou livres anciens, dans les superpositions, les transparences et le croisement des écrits et des images.

    

    Travaillant sur cet ultime tabou de notre monde contemporain, je m’émerveille sans cesse, qu’au-delà des chairs et des viscères, il y ait cette structure si pure… si constante; par de-là les spécificités de chaque espèce, cette structure nous rassemble tous, par sa matière, son schéma et dans ce partage du même sort promis: nous disparaîtrons de la surface de la terre, ne laissant qu’une trace bien légère, quelques ossements blanchis…

    Quel est ce monde qui occulte et nie cette dimension fondamentale de nos existences? Quel est ce monde humain aveuglé, qui se joue de la mortalité des animaux et de la nature, ne se sentant aucunement concerné? Quel est ce monde qui broie le vivant qui n’est pas lui, omettant obstinément qu’il en  fait partie?

    « Un Jour nous serons Humains » est le titre du texte magnifique d’un jeune auteur dramatique contemporain, David Léon. Oui… un jour peut-être? Comment, mais comment pourrons-nous justifier ce jour de notre attitude?

 

    Aujourd’hui dans mon travail apparaît le métal, écho de cette folle suprématie de l’humain sur la nature et le monde qui l’entoure… ce métal lourd, souvent rustre et abîmé,  parfois violent, associé à la blancheur ou la nudité des ossements, comme une trace irréversible d’un autre désastre.

Mon travail plastique est le reflet de mon désarroi d’humaine, car les mots ne peuvent plus suffire. Ne me reste qu’à créer de « Beaux-Restes », de beaux fantômes qui se doivent de nous hanter dans notre incurie et notre irresponsabilité. Je tente de me soustraire provisoirement à l’affolement devant ces catastrophes, en les capturant dans le temps indéfini des regards…

Hélène Gay /   2021

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    Cette fulgurante formulation trouve un écho dans mon travail. Dans l’apparition de ces  élégants fantômes blancs - une fois dépassées les visions de marionnettes sanglantes révélées au cours de leur préparation -  il y a notre propre défaite, immobile et irrémédiable qui nous regarde. Voilà bien ce que nous sommes - du moins serons -, ces présences obstinément souriantes, elles apparues parce que nous, disparus.

 

« Il n’y a pas d’image du corps sans un imaginaire de son ouverture »  (Georges Didi-Huberman, dans OUVRIR VÉNUS - Gallimard 1999)

    Fascination macabre, diront certains, curiosité malsaine ou juste regard admiratif et lucide, j’ai toujours été attirée par l’iconographie scientifique, et plus particulièrement anatomique. Collections d’ossements et de crânes, d’objets anatomiques anciens, d’    animaux momifiés naturellement, m’accompagnent au quotidien, comme un écho finalement apaisant à ma conscience permanente de ma propre mortalité. Et mon travail plastique est le reflet de cette pensée incessante…

    J’appartiens à une époque où les artistes s’interrogent particulièrement sur la représentation de l’horreur et sur le rapport que nos sociétés occidentales entretiennent avec la mort. Les historiens, anthropologues, sociologues et thanatologues s’accordent pour dire que, depuis le XIXème siècle, la mort ne cesse d’être davantage dissimulée, refoulée, jusqu’à devenir le « principal interdit du monde moderne » (Philippe Ariès).

    Est-ce cet interdit qu’il m’intéresse de transgresser dans mon travail, ou la tentative de représenter le pire, l’impensable? Il y a certainement une volonté de sublimer ce pire, de créer de la beauté avec l’horreur.

    Mon travail d’aujourd’hui est le prolongement de la recherche que je mène depuis 1989. Il est toujours question de mémoire, de palimpsestes et de traces à travers les ossements (tant les structures internes qu’externes), témoignages ultimes abandonnés par les vivants.

    Il me faut rendre à la gravure son rôle originel et paradoxal dans ma démarche. La pratique de cette technique, découverte auprès de Dominique Allard à l’École des Beaux-Arts d’Angers, au-delà de son caractère graphique, m’a ouvert le vaste champ du volume, par le principe du gaufrage du papier, que je souhaitais toujours plus marqué. J’ai finalement transposé ces marques, ces épaisseurs, dans le domaine de la peinture, délaissant la couleur au profit des teintes subtiles des papiers anciens, où apparaissent de vieilles écritures ou des esquisses (à l’encre ou au crayon gras), elles-mêmes recouvertes par endroit de lettrage en volume… Puis les travaux « à plat » ont fait place à ces étranges globes ou boîtes, où le volume est constitutif de l’ouvrage, élaboré autour des crânes ou des structures de squelettes recomposés.

    Je m’aperçois que ma démarche s’inscrit dans une vieille tradition d’un dialogue entre anatomistes, médecins et artistes. Et sans doute suis-je l’héritière de l’imagerie des Muséums d’Histoire Naturelle - ou des Musées des Écoles de Médecine - que j’aime fréquenter. J’y trouve en effet un véritable plaisir artistique à regarder ces accumulations d’études anatomiques, de bocaux aux étiquetages multiples, souvent mystérieux pour le novice. C’est ce que je tente de retrouver dans mon travail, à travers l’exploration des variations infinies d’une même structure osseuse ou calcaire, ces inscriptions qui ne sont pas vraiment faites pour être lues (elles sont souvent à l’envers) et s’effacent, comme usées par le temps.

    Je reconnais aussi l’influence de l’imagerie des technologies nouvelles: le maniement des ordinateurs, au quotidien, pour le traitement d’images ou de textes, rejoint étrangement les palimpsestes des manuscrits ou livres anciens, dans les superpositions, les transparences et le croisement des écrits et des images.

    

    Travaillant sur cet ultime tabou de notre monde contemporain, je m’émerveille sans cesse, qu’au-delà des chairs et des viscères, il y ait cette structure si pure… si constante; par de-là les spécificités de chaque espèce, cette structure nous rassemble tous, par sa matière, son schéma et dans ce partage du même sort promis: nous disparaîtrons de la surface de la terre, ne laissant qu’une trace bien légère, quelques ossements blanchis…

    Quel est ce monde qui occulte et nie cette dimension fondamentale de nos existences? Quel est ce monde humain aveuglé, qui se joue de la mortalité des animaux et de la nature, ne se sentant aucunement concerné? Quel est ce monde qui broie le vivant qui n’est pas lui, omettant obstinément qu’il en  fait partie?

    « Un Jour nous serons Humains » est le titre du texte magnifique d’un jeune auteur dramatique contemporain, David Léon. Oui… un jour peut-être? Comment, mais comment pourrons-nous justifier ce jour de notre attitude?

 

    Aujourd’hui dans mon travail apparaît le métal, écho de cette folle suprématie de l’humain sur la nature et le monde qui l’entoure… ce métal lourd, souvent rustre et abîmé,  parfois violent, associé à la blancheur ou la nudité des ossements, comme une trace irréversible d’un autre désastre.

Mon travail plastique est le reflet de mon désarroi d’humaine, car les mots ne peuvent plus suffire. Ne me reste qu’à créer de « Beaux-Restes », de beaux fantômes qui se doivent de nous hanter dans notre incurie et notre irresponsabilité. Je tente de me soustraire provisoirement à l’affolement devant ces catastrophes, en les capturant dans le temps indéfini des regards…

Hélène Gay /   2021

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